Ne pariez pas contre l’Allemagne

1 juillet 2026

Le déclin allemand fait recette. À tort. Prise en tenaille entre Trump, Poutine et Xi, la République fédérale paie une diplomatie longtemps sans vision. Mais elle garde, avec son Mittelstand et sa formation duale, des réserves que l’on sous-estime. Le vrai péril n’est pas économique : c’est une AfD au pouvoir, adossée à Moscou, qui ferait vaciller non seulement Berlin, mais la France et la stabilité du continent. À Paris comme à Berlin, tout dépendra d’une chose : décider à temps.

Par Antoine Santoni, président de l’IERAS (Institut Européen de Recherche et d’Analyse Stratégique), auditeur à l’IHEDN et lauréat du prix de littérature politique Edgar Faure « Le Brexit franco-allemand : mythe ou réalité ».

 

Il est un genre littéraire qui ne connaît pas la crise : la nécrologie de l’Allemagne. Tous les dix ans, l’Europe enterre son moteur. On la disait « homme malade » à la fin des années 1990, avant qu’elle ne redevienne l’atelier du monde. On le redit aujourd’hui, la voyant prise en tenaille entre trois puissances qui ont cessé de la ménager : l’Amérique de Trump, qui transforme l’allié en variable d’ajustement ; la Russie de Poutine, qui a fait de l’Europe son ennemi principal ; la Chine de Xi, qui inonde ses marchés et vide ses usines. Le tableau est réel. La conclusion qu’on en tire — le décrochage inéluctable — l’est beaucoup moins.

Disons-le sans détour : la politique étrangère allemande des vingt-cinq dernières années fut d’un aveuglement rare. Berlin a cru que le commerce tenait lieu de stratégie et que l’interdépendance valait sécurité. De là une triple dépendance consentie les yeux fermés — au gaz russe, au parapluie américain, au marché chinois. Le « Wandel durch Handel », le changement par le commerce, n’a rien changé à la Russie ; il a changé l’Allemagne, qui a troqué sa lucidité contre du gaz bon marché. Pis : elle demeure suspendue à Pékin pour les terres rares et les matières critiques sans lesquelles il n’est ni transition énergétique ni réarmement possibles. Voilà pour le réquisitoire. Il est accablant. Il n’est pas définitif.

Le trésor du Mittelstand

Et pourtant. Enterrer l’Allemagne, c’est confondre une politique ratée avec une nation à bout de souffle. Sous la diplomatie sans vision subsiste une économie intacte dans sa substance. Son premier atout ne se trouve ni à la Chancellerie ni dans les géants du DAX, mais dans les zones industrielles de Souabe et de Westphalie : le Mittelstand. Ces dizaines de milliers d’entreprises familiales, souvent centenaires, souvent championnes mondiales d’un segment que nul ne connaît, forment le tissu le plus résilient du capitalisme européen. Capital patient, brevets protégés, recherche préférée au dividende : elles ne délocalisent pas leur cerveau et investissent à trente ans quand d’autres pensent au trimestre.

À cela s’ajoute un trésor que nulle économie financiarisée n’a su copier : la formation duale, la duale Ausbildung, qui forme dès seize ans les jeunes à parts égales dans l’atelier et à l’école et maintient, même en récession, l’un des plus faibles taux de chômage des jeunes d’Europe. On copie une usine, non une culture de la transmission — et cet atout est aussi politique : une jeunesse qui trouve sa place résiste mieux au ressentiment dont vit l’extrême droite. Ajoutez-y ce que nul autre grand pays européen ne possède plus, de l’argent : en desserrant en 2025 son frein à la dette, Berlin s’est donné une marge budgétaire considérable. Le problème allemand n’est donc pas l’absence de moyens, mais leur mauvaise orientation : il ne s’agit pas de rebâtir une industrie disparue, mais de réorienter une industrie intacte.

La défense comme levier industriel

Et puisque l’ère de la Pax Americana s’achève, l’Europe devra bientôt assurer seule l’essentiel de sa défense conventionnelle : le réarmement, souvent vécu comme un fardeau, devient alors un levier de réindustrialisation — à condition que la commande irrigue une base européenne, non américaine, comme le montre déjà, autour de KNDS, la consolidation de l’armement terrestre. Une nation capable, en trois ans, de renoncer au gaz russe, de tripler son budget de défense et de devenir le premier arsenal de l’Ukraine n’est pas une nation incapable de se réinventer. C’est immense ; ce n’est pas désespéré.

Le péril AfD

Car le vrai danger n’est pas la récession : c’est ce qu’elle fabrique dans les urnes. Et qu’on m’entende bien — il ne s’agit pas d’antifascisme de principe, mais d’économie et de sécurité. L’AfD prospère sur la désindustrialisation qu’elle prétend combattre ; mais son remède — repli national, hostilité à l’euro, défiance envers l’Union — ruinerait précisément ce qui fait vivre un pays d’exportation. Promettre la protection, livrer l’effondrement : voilà sa démagogie.

Plus grave encore, ses accointances avec Moscou. Avec l’extrême gauche de Die Linke et les souverainistes de Sahra Wagenknecht, l’AfD forme un bloc de fait pro-russe qui pèse près de 40 % de l’électorat, majoritaire à l’Est — quand la protection des infrastructures critiques, elle, relève des Länder. Qu’un Länd bascule — la Saxe-Anhalt vote en septembre 2026, où l’AfD rêve de la majorité absolue — et c’est une brèche qui s’ouvre pour le Kremlin, trop heureux d’attiser une Allemagne divisée. Le mécanisme est une spirale : la désindustrialisation nourrit le vote protestataire, qui paralyse le pouvoir, qui échoue à redresser l’économie — ce qui nourrit la colère. Le potentiel est intact ; c’est le temps politique qui presse.

Pourquoi c’est notre affaire

Que la France se garde d’une tentation : voir dans l’affaiblissement allemand une occasion de revanche ou de rééquilibrage. Ce serait une faute de raisonnement doublée d’une faute d’intérêt. Une Allemagne fragile, tentée par le repli et rongée par l’AfD, n’est pas une bonne nouvelle pour Paris : c’est le pire des scénarios. Car tous les objectifs que la France poursuit — autonomie stratégique européenne, soutien à l’Ukraine, base industrielle de défense commune, souveraineté technologique — supposent un partenaire allemand solide et arrimé à l’Europe, non une République fédérale paralysée ou captée par des forces qui rêvent tout haut du retour de l’axe germano-russe.

Il faut ici renverser le regard fataliste. L’Europe demeure, à l’échelle du monde, l’un des rares continents de stabilité politique et institutionnelle — et elle le doit, pour une large part, à la solidité même de l’Allemagne : à son État de droit, à sa cour constitutionnelle, à son fédéralisme, à sa presse libre. À l’heure où l’Amérique s’enfonce dans l’illibéralisme et où la Russie a fait de la prédation sa doctrine, cette stabilité n’est pas un acquis mineur : c’est un atout géopolitique rare. Mais stabilité ne veut pas dire immobilisme. La capacité d’évolution du continent n’est nullement entravée — à une condition, et une seule : que les décisions d’adaptation soient prises à temps. Cela vaut pour l’Allemagne, sommée de réorienter son industrie et de réduire ses dépendances chinoises. Cela vaut, tout autant, pour la France, sommée de redresser ses comptes et de tenir son rang. Aucun des deux n’est en position de faire la leçon à l’autre ; les deux sont dans le même bateau.

Et c’est bien là le fond de l’affaire. Face à des continents-États — l’Amérique, la Chine — et à une puissance révisionniste — la Russie —, la réponse mono-étatique est vouée à l’échec. Ni la France ni l’Allemagne, seules, ne pèsent l’once nécessaire. Ensemble, à travers l’Union, elles disposent encore de l’un des marchés les plus puissants de la planète, d’un levier normatif considérable, d’une capacité de coordination que nos rivaux nous envient. La bonne échelle n’est pas nationale ; elle est européenne. Une approche commune des défis du monde n’est pas un supplément d’âme fédéraliste : c’est la seule qui soit à la mesure des menaces.

Les chantiers de demain

Encore faut-il donner un contenu à cette échelle. Les chantiers ne manquent pas, et ce sont ceux de demain. La défense d’abord : à l’heure où le parapluie américain se referme, un pilier européen crédible, porté par des programmes capacitaires communs, peut convertir l’effort de réarmement en relance industrielle partagée. Les matières premières critiques ensuite : nul ne réduira seul sa dépendance aux terres rares chinoises ; il y faut un instrument européen de diversification et des partenariats — Australie, Japon, Corée du Sud — que la Commission esquisse déjà. Les technologies d’avenir enfin : intelligence artificielle, semi-conducteurs, quantique, énergies propres, espace. Sur ces terrains, la partie n’est pas jouée, et l’Europe garde des atouts — un marché immense, des talents, un capital patient, une base industrielle — à condition de ne pas répéter demain, avec l’IA, l’erreur commise hier avec le gaz russe et l’usine chinoise : celle de confondre l’ouverture avec l’abandon.

Voilà pourquoi le sort de l’Allemagne nous concerne au premier chef. Que Berlin mobilise ses réserves — son Mittelstand, sa formation duale, sa puissance budgétaire — et l’Europe tient. Qu’elle se laisse gagner par la démagogie et l’ombre russe, et c’est tout l’édifice qui tremble. Personne n’a intérêt à l’effondrement du marché et de la stabilité européens. Personne, en vérité — sauf peut-être Moscou. Raison de plus pour ne pas parier contre l’Allemagne. Raison de plus, surtout, pour ne pas la laisser parier contre elle-même.