Le 8 juin, Paris et Berlin ont officiellement enterré le SCAF, leur avion de combat commun. Vingt-quatre heures plus tard, une alliance industrielle allemande menée par Airbus dégainait déjà son successeur. La coopération d’armement franco-allemande n’est pas en crise : elle est morte. Et la France découvre l’acte de décès quand l’Allemagne présente déjà l’héritier. L’heure n’est plus à l’incantation, mais à la lucidité.
Le constat de décès
Il faut le dire sans détour : le couple franco-allemand de la défense est cliniquement mort. Non pas affaibli, non pas en panne passagère — mort. Que l’on parcoure la dernière Loi de programmation militaire et l’on n’y trouvera, à peu de chose près, plus aucun grand programme capacitaire mené avec Berlin. L’avion de combat de demain, le SCAF ? Officiellement enterré ce 8 juin par Macron et Merz, faute d’accord entre Dassault et Airbus, à la veille du salon aéronautique de Berlin. Le char du futur (MGCS) ? Enterré, lui aussi ; chacun fera le sien. La patrouille maritime, la modernisation du Tigre, l’artillerie longue portée ? Abandonnées, l’une après l’autre, au profit d’achats sur étagère.
« Team Gen 6 » : l’Allemagne a déjà dégainé
La preuve n’a pas attendu vingt-quatre heures. À peine le SCAF enterré, et à deux jours du salon de Berlin, une alliance de huit industriels conduite par Airbus — Hensoldt, Diehl, MTU Aero Engines, Rohde & Schwarz, Liebherr, Autoflug, et l’européen MBDA — déposait sur le bureau du chancelier Merz un projet de chasseur de sixième génération. Son nom : « Team Gen 6 ». Sa signature : un attelage à dominante allemande, sous leadership allemand assumé. Pas un seul de nos champions nationaux — ni Dassault, ni Safran, ni Thales. Pendant que Paris commentait l’échec, Berlin organisait déjà la suite.
L’axe Berlin–Washington–Tel-Aviv
On nous répétera que ce sont là des aléas industriels. C’est pire que cela : c’est un choix stratégique assumé. L’Allemagne a cessé de nous attendre. Elle a construit, au grand jour, un axe d’une cohérence redoutable. Ses champions — Rheinmetall, Hensoldt, Diehl, Airbus, KNDS, TKMS — ont noué des partenariats publics avec les Américains (Anduril, Palantir, Lockheed Martin, Northrop) et les Israéliens (Rafael, IAI, Elbit). Drones, munitions téléopérées, robotique, artillerie : tout passe désormais par ce triangle Berlin–Washington–Tel-Aviv, prolongé d’un second cercle polonais et italien. La France n’y figure pas. Pas même une ligne.
Le bouclier qui se construit sans nous
S’il fallait un symbole de notre marginalisation, ce serait le bouclier antimissile européen, l’European Sky Shield porté par l’Allemagne. Couche basse allemande, couche moyenne américaine, couche très haute israélienne, et un système de commandement central confié à ceux qui, à Haïfa et Tel-Aviv, ont appris à intercepter sous le feu. Or la France disposait de tout pour tenir la couche haute : la famille Aster, et sa version modernisée, s’y prêtait à merveille. Nous en avons été écartés. Non par incompétence : par désintérêt. On mesure mal, à Paris, ce que cela signifie.
Un divorce sans retour
Pourquoi ce divorce ? Parce que les ressorts qui fondaient l’alliance ont disparu. Hier, l’Allemagne coopérait avec nous pour se réintégrer politiquement en Europe et tourner la page de l’Histoire ; la France, elle, captait et perfectionnait des technologies. De cette logique sont nés le Transall, l’Alpha Jet, Euromissile, Eurocopter, le Tigre. Quarante ans plus tard, ce besoin de réhabilitation s’est éteint — et le rapport de force s’est inversé. L’Allemagne s’oriente vers un effort de défense de l’ordre de 185 milliards d’euros ; nous peinons autour de 60, avec des reports de crédits qui se chiffrent en milliards. Aux yeux de Berlin, nous ne sommes plus un partenaire à la hauteur. C’est brutal. C’est exact.
Le luxe français du déni
Le plus inquiétant n’est pas la force allemande : c’est notre déni. Nous entretenons l’illusion d’une puissance que nos moyens ne soutiennent plus. Notre flotte de chars Leclerc ? Environ deux cents exemplaires, dont à peine une soixantaine réellement opérationnels — de quoi tenir quelques jours dans un conflit de haute intensité, là où l’Ukraine consomme des milliers de munitions par semaine. Notre A400M, merveille technique, exige des cycles de maintenance si lourds qu’il faut, en pratique, deux appareils pour en aligner un : à 200 millions l’unité, c’est 400 millions pour un avion vraiment disponible — et faute de commandes, sa chaîne s’arrête, quand les clients lui préfèrent le brésilien C-390. Entre le discours « européen » de l’exécutif et la réalité géographique et budgétaire, l’écart devient vertigineux.
Regarder ailleurs : Stockholm, Bruxelles, Luxembourg
Cessons donc de pleurer un couple qui n’en est plus un : la coopération industrielle franco-allemande appartient désormais à l’Histoire, et le proclamer n’est pas du défaitisme, mais la condition d’une stratégie réaliste. Car tout n’est pas perdu — à condition de regarder ailleurs. La voie suédoise, d’abord, est prometteuse : Stockholm a commandé nos frégates FDI, nous nous tournons vers ses futurs systèmes de guet aérien Saab. Voilà une réciprocité saine, qui irrigue nos équipementiers. La Belgique et surtout le Luxembourg, ensuite, font émerger un tissu vif dans les drones, l’intelligence artificielle, le cyber et le spatial — domaine où la France peut encore apporter, par exemple, les miroirs de ses satellites de renseignement. Les lasers de puissance, enfin, où nous accusons dix ans de retard sur Allemands et Britanniques, doivent redevenir une priorité absolue.
Nos points de souveraineté, et eux seuls
Et puis il y a ce qui ne se partage pas : notre dissuasion, notre savoir-faire missilier — le seul axe encore vivant, le franco-britannique, passe d’ailleurs par MBDA —, notre capacité à faire seuls le Rafale F5 puis l’avion de combat de 2045. Cessons de disperser nos maigres ressources dans des coopérations de façade ; concentrons-les sur nos points de souveraineté réels et sur les partenaires qui, eux, veulent encore travailler avec nous.
Cesser de se mentir
L’Europe de la défense ne se décrète pas dans les sommets : elle se construit, contrat par contrat, avec ceux qui partagent nos intérêts. L’Allemagne, aujourd’hui, n’en fait pas partie. Le reconnaître n’est pas trahir l’idée européenne. C’est cesser de se mentir — et commencer, enfin, à se redresser.
